Chénier
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Je ne pense pas que parmi les poètes français, André Chénier1 soit l’un des plus grands, mais il est à coup sûr celui dont le destin est le plus émouvant. Encore ce destin est-il aujourd’hui mal compris, parce qu’André Chénier a été politiquement vaincu et que, quel que fût le remords inavoué que son exécution eût causé aux républicains terroristes, on a préféré, dans la suite des temps, jeter un voile sur ce qui l’opposait au régime. Les romantiques qui y ont cherché, de façon d’ailleurs bien abusive, un ancêtre et un initiateur, se sont gardés de donner toute leur place aux étonnants écrits politiques qui font lever sur le poète assassiné les flammes les plus hautes et les plus belles. Chénier et la Grèce, Chénier bucolique, voire Chénier rival de Lucrèce, ont retenu beaucoup plus l’attention que le Français déchiré entre les forces contradictoires de la Révolution. Je ne connais, hormis les spécialistes, que Charles Maurras2 pour avoir aimé tout Chénier, un Chénier total, où ne manquent ni le poète grec, ni le journaliste antirévolutionnaire. Mais outre peut être qu’il a un peu surfait le premier, admirant chez lui même le moins bon, surchargé d’appareils pseudo-classiques, il ne pouvait comprendre tout à fait la position originale du second, car l’histoire n’avait pas encore ramené des circonstances analogues. La ressemblance entre 1944 et 1794, à cent cinquante ans de distance, est une lentille éclatante qui permet de mieux contempler et de mieux étudier cette œuvre unique, et cette attitude exemplaire. J’avoue, pour ma part, n’avoir, malgré l’étude pénétrante de Charles Maurras, jamais aussi longuement approché toute une partie de l’œuvre de Chénier. Il y a fallu un décor bien surprenant. C’est en effet dans la cellule des condamnés à mort de la prison de Fresnes, les chevilles liées par une lourde chaîne de fer, que j’ai lu assidûment Chénier. Le plus glacé des Janviers ressuscitait aisément pour moi l’ancien Thermidor des charrettes révolutionnaires, et dans le monde en flammes, le retour éternel avait ramené bien des ressemblances. Je ne crois pas qu’aucune savante bibliothèque, qu’aucune étude de sources à la manière de la Sorbonne, puisse valoir cet étrange cabinet d’études où je dormais, la nuit, sous la lampe perpétuellement allumée, et sur le lit qu’occupait trois semaines avant moi un assassin dépeceur de cadavres.
Details
- Publication Date
- Sep 26, 2024
- Language
- French
- Category
- Biographies & Memoirs
- Copyright
- No Known Copyright (Public Domain)
- Contributors
- By (author): Robert Brasillach
Specifications
- Format
- EPUB